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Artchéologies

Texte de Laurence Cornet

Comment l’archéologie, dont l’étymologie signifie littéralement « science des origines » et qui se définit actuellement comme science exacte, peut induire l’acte créatif ?

Nous avons engagé avec Elsa Mazeau, artiste et moi-même, archéologue, une expérience, au sein du collège Pierre Emmanuel à Pau, issue d’un travail collaboratif avec les élèves pour étudier la temporalité et l’organisation spatiale du collège Pierre Emmanuel. 

Ce travail nous permet d’aborder avec les élèves une appropriation de cet établissement tout juste sorti de terre, neuf, mais aussi la restitution de leur perception.  

La spécificité de ce site pose des contraintes qui vont imposer des approches adaptées dans la perspective d’une approche ethnographique et pluridisciplinaire. En effet, le bâtiment est récent, et construit sur l’ancien collège Jean-Monnet du quartier Saragosse, fermé en 2012. Il constitue donc une entité neuve, dénué de traces d’occupation anciennes, et ne peut donc pas être étudiée comme un site ancien dont les occupations sont identifiées au fur à mesure de la fouille.

Nous avons choisi de faire expérimenter la technique sous deux formes détournées : le carottage glacière et la confection de strates à partir de matériaux récoltés autour du collège. Confection de strates. L’étude non plus seulement stratigraphique mais aussi planimétrique du mobilier archéologique a induit un travail centré sur la collecte d’informations dans les locaux du collège.

De fait, les élèves, par équipes, ont récolté par secteurs repérés sur les plans agrandis du collège des éléments ou indices leur permettant de reconstituer ce que l’on nomme en archéologie la culture matérielle.

Ainsi, la mesure où ne pouvions ni fouiller le bâtiment ni son environnement proche, nous avons cependant pris le postulat d’appliquer en partie cette approche spatiale en récoltant des traces d’activités au sein du bâtiment, matérialisées par les objets utilisées ou abandonnés dans les locaux et la cour, considérés comme objets archéologiques qui seront étudiés avec les mêmes procédés. 

Ces objets, essentiellement matérialisés par des détritus dans la cour, mais aussi des objets de la vie quotidienne, notamment dans les dortoirs, salles de bain, ou encore cuisines, permettent d’identifier la culture des populations qui habitent ces lieux par ailleurs identifiés en ce qui concerne leur fonction. Nous amenons les collégiens à identifier les traces de leur propre activité, par exemple les objets perdus et parfois anachroniques telles que des chaussettes dissimulées non pas dans les placards mais sous les lits, ou encore des modes alimentaires par la présence de sachets de condiments dans la cuisine de l’internat.

Ces prospections ou déambulations ont permis de récolter un ensemble dont chaque élément, localisé et répertorié a été photographié, dessiné, déterminé. Ensuite, chaque groupe a présenté sa collecte, en replaçant les objets dans leur contexte avec l’association du plan et des photographies qui avaient été prises avec les iPads lors des prospections dans le collège.

Les hypothèses émises lors de cette présentation des ensembles, replacés dans leurs contextes sur agrandissement des plans de l’établissement, ont ensuite fait l’objet de textes interprétatifs. 

Dans cette action, les élèves, véritablement archéologues, ont perçu la subjectivité d’une réalité qui était cependant la leur. Pour exemple, la découverte de deux fragments d’une lettre d’amour, localisés dans des endroits différents, a fait l’objet de nombreux questionnements. Si certains d’entre eux connaissaient la destinataire, pourquoi cet objet se trouvait dans la cour, pourquoi n’était-il pas en possession de sa propriétaire, que s’était-il passé ? Une autre histoire était née. 

Dans les années 1960, l’étude du site magdalénien de Pincevent menée par André Leroi-Gourhan, a orienté la méthodologie vers cette approche du mobilier archéologique en développant l’analyse spatiale à partir de la répartition des artefacts lithiques. Cette étude véritablement fondatrice a permis de restituer à la fois l’activité mais également la localisation des aires d’activités du campement. L’impact de ces recherches s’est étendu à l’ensemble des types de mobilier, dont la poterie. Cependant, force est d’avouer que cette approche, tout en bouleversant les habitudes de fouilles des archéologues, impliquait de nombreuses contraintes, dont l’enregistrement et la cotation des données archéologiques.)

Dans la même perspective, les élèves du collège Pierre Emmanuel ont perçu que les objets pouvaient parler dans leur contexte, mais pouvaient également être positionnés de manière anachronique. En ce sens, il apparait que même la réalité la plus proche peut être subjective. Lors de la seconde session de production, nous avons examiné les objets qui avaient été découverts et répertoriés, et émis des hypothèses à partir de la localisation de chacun d’eux. Cette étude a donné lieu à l’écriture de textes qui correspondent à l’émission d’hypothèses mais aussi à des interprétations qui sortent du contexte scolaire. Ainsi, on ne parle plus de faits, mais on raconte une histoire, par exemple celle de la possibilité d’une chaussette perdue par la victime d’un meurtre. 

Le carottage glacière.

A l’instar des archéologues spécialisés dans les sciences appliquées, les techniques ont été expérimentées et ont fait l’objet de plusieurs essais. Les productions achevées ont été photographiées, rapidement avant leur fonte, ou projetées sur les façades des immeubles qui entourent le collège. 

De fait, c’est par l’approche stratigraphique des couches archéologiques que l’on détermine les différentes phases d’occupation d’un site archéologique. La stratigraphie d’un site en constitue donc la mémoire verticale, et par conséquent souterraine. On obtient cette superposition de couches sédimentaires par la fouille, mais aussi par carottage, notamment en milieu subaquatique ou lors de diagnostics archéologiques sur de vastes superficies. 

La notion de subjectivité qui semble être durant cette démarche, outre la mise en exergue de la faille première de l’archéologie, et en est la limite, constitue cependant le paramètre premier du processus créatif qui a libéré l’imaginaire. Ainsi, les habitants du site reconstituent leur propre réalité.

A l’heure des grands chantiers de fouilles préventives donnant lieu à de vastes études de territoire, où temps et moyens semblent comptés, il semble que la définition de méthodes précises et surtout « optimales » soit plus que jamais un élément majeur de la recherche en sciences humaines. En effet, la recherche d’une approche scientifique permet de réduire la part de subjectivité et de fait l’émission d’hypothèses difficiles à vérifier.

Malgré l’apport omniprésent et nécessaire des sciences exactes qui apportent des informations plus précises. C’est un cruel dilemme que celui du choix de l’information et de la masse de données à traiter.  De nombreuses données inexplorées qui resteront inconnues par la nécessité des choix à effectuer.

Pour mieux comprendre cet état de fait, il faut se référer aux recherches menées dès les années 1970/80 dans le cadre de la « New Archeology, » pour les pays anglo-saxons, et le développement simultané de ces approches environnementales et territoriales dont A. Leroi-Gourhan a été le précurseur. L’apport des sciences dites exactes semblait donner l’idée d’une approche plus précise des découvertes archéologiques, surtout en Préhistoire, période non renseignée par les textes. Ainsi, le développement des techniques de datation a donné un nouvel essor à la recherche en archéologie de la Préhistoire, vite relayée dès les années 1980 dans le champ des périodes historiques même pour les périodes les plus contemporaines, par exemple l’archéologie minière et industrielle.

Cette étude fondamentale des rapports entre l’homme et son milieu, amène une véritable réflexion qui entraîne la création de nouveaux outils de recherche, notamment l’outil informatique actuellement généralisé à l’ensemble des recherches en sciences sociales et humaines, mais également l’outil mathématique en ce qui concerne la définition de micro ou macro structures culturelles, sociales, techniques. Cet ensemble d’outils s’intègre de manière générale dans un programme de recherches menées en interdisciplinarité où les sciences de la nature et disciplines connexes (anthropologie, géologie, physique) ont largement leur rôle à jouer.)

Comme lors de toute étude archéologique, il faut bien procéder à des hypothèses, qui sont souvent l’objet de nouvelles perspectives de recherches.

Si l’on se positionne en tant qu’archéologue, force est d’admettre que la restitution du collège dans sa dimension occupationnelle peut être comparée à une véritable expérimentation archéologique. Dans cette perspective, les occupants qui sont également les acteurs du fait archéologique dans leur environnement ont pu appréhender leurs gestes et les questionner. Par leurs écrits, ils ont démontré que la mémoire ne permet pas de restituer avec précision les faits, qui sont souvent interprétés, même si le temps écoulé entre l’activité et son analyse est court. Les hypothèses émises parlent de leur créativité, et au-delà peut-être d’une réelle appropriation de leur quotidien scolaire.

Le stockage des données dans la salle des archives qui prend place dans le musée, permet aux futurs élèves du collège, dans 10, 20, ou 30 ans l’approche temporelle qui a été initialement abordée par l’expérimentation technique. En ce sens, cette expérience semble être l’amorce d’une réelle investigation archéologique.